Décryptage de la semaine

Uchronie (nf) : utopie appliquée à l’histoire ; histoire refaite logiquement telle qu’elle aurait pu être.

Dictionnaire Larousse du XIXe siècle (d’après J. Van Herp)[1]

 

Dans la fiction, l’uchronie est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé. On utilise également l’anglicisme « histoire alternative » (alternate history).

L’uchronie se déroule dans un monde en tout point similaire au nôtre.  A un moment T, un événement va différer de l’Histoire telle que nous la connaissons. Cet événement divergent (ou point de bascule) crée une nouvelle réalité historique.

 

Uchronie : étymologie d’une utopie dans l’histoire

Ces récits dans des temps « qui auraient pu être », mais qui ne sont pas, sont déjà anciens. Au XIXe siècle, le terme « Uchronie » est inventé. Ce néologisme, fondé sur « utopie »[2] et « chronos », sert à désigner les histoires d’utopies temporelles ou prenant place dans des univers alternatifs.

Le mot apparaît pour la première fois dans le titre d’un livre que Charles Renouvier[3] fait paraître en 1876, Uchronie, l’utopie dans l’histoire.[4] Il est question pour Renouvier de réécrire près de mille ans d’histoire européenne telle qu’elle aurait pu être (si les Antonins avaient banni les chrétiens en Orient) en décrivant le « développement de la civilisation européenne ».

« Il s’agit de l’histoire d’un certain Moyen âge occidental que l’auteur fait commencer vers le premier siècle de notre ère et finir dès le quatrième, puis d’une certaine histoire moderne occidentale qui s’étend du cinquième au neuvième. Mais cette histoire, mêlée de faits réels et d’événements imaginaires, est en somme de pure fantaisie, et la conclusion de ce livre singulier s’éloigne on ne peut plus de la triste vérité. L’écrivain compose une uchronie, utopie des temps passés. Il écrit l’histoire, non telle qu’elle fut, mais telle qu’elle aurait pu être, à ce qu’il croit, et il ne nous avertit ni de ses erreurs volontaires, ni de son but. »[5]

 

Retour vers le conditionnel ?

Renouvier n’est pas le premier à avoir imaginé un passé hypothétique. Avant lui, Louis Geoffroy avait écrit son Napoléon apocryphe[6] dans lequel il chroniquait l’histoire de l’Empire depuis « Moscou en flammes » envahi, jusqu’à la conquête par Napoléon du monde entier (y compris l’Australie) et l’instauration de la Monarchie Universelle.

Le plus ancien exemple connu d’uchronie apparaît dans Histoire de Rome depuis sa fondation de Tite-Live (Livre IX, sections 17-19). Il évoque l’hypothèse qu’Alexandre le Grand ait lancé sa conquête à l’Ouest plutôt qu’à l’Est ; il aurait attaqué Rome au IVe siècle av. J.-C.

 

Le jour où tout a basculé

La plupart des uchronies sont contemporaines de leurs auteurs bien que situées dans un « ailleurs » indéfini où l’histoire a suivi un autre cours. Le fondement même de ce genre de récits, c’est le « point de bascule » où les événements ont emprunté une autre voie que celle que nous leur connaissons. L’uchronie se décline sur le mode du « et si… ».

C’est ce postulat de départ qui en fait la richesse et la spécificité : « Et si les Nazis avaient gagné la Seconde Guerre mondiale… », « Et si l’Invincible Armada s’était révélée réellement invincible… ». A titre d’exemple, dans Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick, c’est l’assassinat de Franklin Roosevelt à Miami en 1933 par Giuseppe Zangara qui fait basculer l’intrigue dans la fiction. Cet événement permettra, à terme, de voir l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et l’empire du Japon remporter la Seconde Guerre mondiale.

 

Un genre vivace et éclectique

Grâce à Renouvier, un nouveau genre littéraire naît. Il va prendre de plus en plus d’ampleur au XXe siècle puisqu’on dénombre aujourd’hui des centaines de récits à caractères uchroniques. En effet, les écrivains ont souvent été tentés par une déformation du passé, que ce soit à des fins politiques, historiques, idéologiques ou pour simplement divertir leurs lecteurs.

La science-fiction a érigé cette pratique en genre. Si les causes de cette uchronie ne sont pas toujours expliquées, le déclencheur peut être un voyage dans le temps, l’existence de mondes parallèles ou un mélange des deux. L’intérêt de ces récits ne repose pas dans l’explication du phénomène, mais plutôt dans les interrogations historiques, politiques, culturelles, sociales ou économiques qu’ils vont susciter. En se plongeant dans un passé qui n’est pas le sien, le lecteur, en plus d’un divertissement, va pouvoir remettre en cause les systèmes en place, en discerner les failles, les aberrations, les dangers.

L’uchronie sert de vecteur à une remise en cause d’un présent qui ne convient pas, un présent auquel elle ne donne sans doute pas de réponses, mais qu’elle permet de questionner par d’habiles froissements de son passé et de sa réalité. Avec cette prolifération de textes apparaissent des ramifications en sous-genres de plus en plus nombreux – uchronies dans l’Antiquité, uchronies de la Seconde Guerre Mondiale, influence de l’uchronie/éthique et révisionnisme -, aux frontières parfois floues[7].

 

L’uchronie dans les autres médias

Pour conclure cette présentation de l’uchronie, nous effectuerons un rapide tour d’horizon du genre dans les autres médias. Avec un postulat de base aussi excitant que l’histoire alternative et les multivers (univers parallèles), l’uchronie avait une place toute désignée :

  • A la télévision, avec des séries telles que Sliders, les mondes parallèles ou The man in the High Castle;
  • Dans la bande-dessinée avec Watchmen ou la trilogie steampunk Waterloo 1911 ;
  • Sans oublier le domaine des jeux vidéo avec la saga Assassin’s Creed (notamment l’épisode III et La tyrannie du roi Washington), Bioshock Infinite et ses multivers ou les différentes ères temporelles de la saga Legend of Zelda;
  • A noter que les univers de fiction possèdent leurs propres uchronies : les lecteurs de comics seront familiers des collections Elseworlds et What if ? chez DC Comics et Marvel. Les fans d’une modeste saga baptisée Star Wars seront également familiers du concept avec l’univers Legends ou la série Infinities.

 

Tant de possibilités, tant de mondes à imaginer et à visiter !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : Uchronie, de Charles RENOUVIER

 

Notes et références

[1] In. L’Histoire imaginaire, Bruxelles : Recto-Verso, « Ides…et Autres » (1984). On retrouve cette définition dans Le Nouveau Larousse illustré de 1913.

[2] Mot crée par Sir Thomas More en 1516 pour désigner un pays imaginaire disposant d’un gouvernement idéal où le bonheur régnerait. Voir notre Décryptage.

[3] Charles RENOUVIER (1815-1903), philosophe français.

[4] Ouvrage publié pour la première fois en 1857 (in. Revue philosophique et religieuse), révisé en 1876 (in. Bureau de la critique philosophique). La réédition de Fayard (1988) est certainement la plus facile à se procurer. A l’article de la mort, Marc Aurèle désigne le philosophe Avidius Cassius (qui n’est pas assassiné), fort sage et clairvoyant, pour lui succéder au lieu de son fils, le cruel Commode. Cassius fait appliquer une ligne politique révolutionnaire conduisant à un essor considérable dans les arts et les progrès technologiques. La religion chrétienne est bannie d’Occident car Constantin n’est pas là pour l’imposer.

[5] Charles Renouvier, Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être., Paris, La Critique Philosophique, 1876, p. II.

[6] Napoléon ou la conquête du monde (1812-1832), paru pour la première fois en 1836.

[7] Au XXe siècle,  Eric B. Henriet relève qu’un emploi abusif du mot « uchronie » est parfois fait par les philosophes, logiciens et psychanalystes. A l’instar de Paul Duponchel dans sa thèse Utopie et uchronie. Théorie de l’équivoque, Université de Lille III (1973), ils récupèrent ce terme dans son sens étymologique propre. L’uchronie y devient alors le « non-temps », « l’espace immense » ou la « tautologie ». Elle s’oppose à l’utopie qui est le « non-lieu », le « temps éternel » et donc la « contradiction logique ».

Retrouvez notre précédent Décryptage → Le coup de Jarnac

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