Décryptage de la semaine

« Non mais… C’est l’hôpital qui se moque de la charité ! »[1] Qui n’a jamais dit cela quand quelqu’un fait une remarque ou une critique déplacée ? Surtout quand l’indélicat(e) est loin d’être irréprochable. Mais pourquoi l’hôpital et la charité ?

 

Une expression née sous de bons « hospices »

Hôpital, –aux, nom masculin, d’abord opital (v. 1170) puis hospital (1190), est emprunté au latin hospitalis (VIIe siècle, Bède), qui a donné hôte ou hospitalis domus « maison hospitalière ».

Le mot s’applique d’abord à un établissement religieux recevant des personnes démunies, mendiants ou non[2]. Étendu à des établissements laïcs analogues, le terme est alors un quasi-synonyme du mot hospice[3]. Il s’agit donc d’établissements où l’on pratique la charité ! Mais kezako ?

 

Charité bien ordonnée commence par… l’étymologie !

Charité, nom féminin, apparaît d’abord sous la forme caritet (v. 980), puis charité (v. 1170). Francisation du latin caritas, –tatis (cf. cher), le terme signifie « cherté, prix élevé » et « tendresse, amour, affection ».

Selon l’Église, caritas désigne la plus haute des trois vertus théologales[4], l’amour de Dieu et de son prochain. Le mot passe en français sous ce sens[5].

Au XIIe siècle, il commence à désigner l’attitude ou le sentiment de générosité envers les pauvres (1175) mais aussi un don, une aumône (1172-1176), un repas offert aux voyageurs dans les monastères (1160-1174)[6]. Le sens moral produit également les ordres religieux Frères de la charité (1550), Sœurs de la charité (1688) et les hôpitaux desservis par ces ordres (1694)[7].

 

Mais alors, quelle est la différence entre l’hôpital et la charité ?

Il faut attendre le XVIIe siècle pour voir l’hôpital évoluer. La spécialisation médicale apparaît à cette période dans hôpital pour les malades (1671). La distinction nette avec hospice ne se fait que dans la seconde moitié du XVIIe siècle. En français classique, le contenu du mot est encore axé sur l’hébergement gratuit, même si l’établissement dispense des soins : hôpital des orphelins (1690) « orphelinat », hôpital général (1704), « hospice pour tout indigent »[8].

Depuis le début du XIXe siècle, hôpital est usuel pour désigner un établissement public recevant et traitant des personnes nécessitant des soins (malades, blessés, femmes en couche…) pendant un temps relativement limité[9].

 

C’est l’hôpital qui se moque de la charité : origine et sens moderne

Notre expression est née à Lyon, vers 1865[10]. C’est la Charité qui se moque de l’Hôpital, telle est sa première forme (tombée aujourd’hui en désuétude). L’expression fait allusion à la rivalité de prestige entre deux établissements médicaux : L’hospice de la Charité (détruit en 1933) et l’Hôtel-Dieu – couramment appelé « l’Hôpital ». A priori, les deux établissements offraient la même qualité de service. Il n’y avait aucune raison pour que l’un soit meilleur ou pire que l’autre. Donc, les critiques qu’ils pouvaient s’adresser mutuellement étaient « caduques ».

Après 1894, l’expression évolue en « c’est l’hôpital qui se moque du la charité » et s’étend progressivement à tout le territoire.

Elle se dit pour signifier à quelqu’un qu’il a lui-même le défaut qu’il reproche à autrui, et que pour être en mesure de dénoncer les torts d’autrui, il faut soi-même être irréprochable.

Hannibal LECTEUR

 

Le saviez-vous ?

Contrairement à une idée reçue, hosto n’est pas un dérivé argotique de hôpital et hospitalier. C’est en fait une variante de hôtel.

 

En Bonus : C’est l’hôpital qui se moque de la charité ? Non, Les Inconnus qui se moquent de l’hôpital !

 

Notes et références

[1] Ou, dans un registre plus familier : « C’est l’hôpital qui se fout de la charité ».

[2] Ospital de Jerusalem (1180), du latin Ospitale Jherosolimitanum, correspond par exemple à la même notion que hôtel-Dieu.

[3] De ce sens viennent des locutions plus ou moins archaïques et qui seraient aujourd’hui mal comprises, où le mot symbolise la misère : le (grand) chemin de l’hôpital (1640), être réduit à l’hôpital, etc., ainsi que des acceptions figurées, « taudis » (1704), voire en argot « prison » (1837).

[4] Théologale = qui a dieu pour objet. Une vertu théologale est, selon la théologie chrétienne, une vertu qui doit guider les hommes dans leur rapport au monde et à Dieu. Elles sont au nombre de trois : la foi, l’espérance et la charité. Leur source, dans le Nouveau Testament, se trouve dans la Première épître aux Corinthiens de Paul.

[5] Le sens concret de « don, aumône » est attesté depuis le IIIe siècle et celui de « repas de bienfaisance » depuis le VIe siècle.

[6] Le proverbe charité bien ordonnée commence par soi-même est le calque maladroit d’une locution du latin médiéval, peu conforme à l’esprit de charité évangélique.

[7] D’autres syntagmes, dames de charité (1835 ; après dames de la charité, 1688), bureau de charité (1770), bal, vente de charité expriment diverses manifestations de la charité dans la vie sociale. Par extension, le mot désigne un sentiment de bonté, de bienfaisance (1662), surtout vivant dans la locution avoir la charité de… où il s’affaiblit.

[8] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[9] Dès le XVIIIe siècle, la spécialisation médicale paraît claire en contexte militaire, avec hôpital ambulant (1762), qui prépare ambulance (hôpital militaire) est attesté tardivement, 1893), et dans la marine (1721), où l’on emploie par apposition vaisseau hôpital (1773).

[10] Claude DUNETON, Le Bouquet des expressions imagées, Seuil, 1990.

Retrouvez notre précédent Décryptage → L’ultracrépidarianisme

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