Victoire à la « pire-russe » ~ Bérézina

Décryptage Bérézina

Décryptage de la semaine

Après le coup de Trafalgar, place à la Bérézina ! Si le terme connote aujourd’hui une idée de défaite ou de désastre, il s’agit pourtant d’une victoire française. D’un certain point de vue, du moins. Explications dans un décryptage qui mêle la grande Histoire à la petite.

 

La Bérézina et son contexte :

La bataille de la Bérézina a lieu du 26 au 29 novembre 1812, vers la fin de la campagne de Russie. Il s’agit d’une campagne militaire menée par Napoléon Ier désignant l’invasion française de la Russie impériale en 1812. Voici quelques dates pour comprendre les événements qui ont abouti à ce conflit :

  • 21 novembre 1806: Napoléon promulgue le décret de Berlin[1]. Il marque le début du blocus continental, qui empêche le Royaume-Uni de commercer avec le reste de l’Europe. Le but est d’affaiblir les britanniques financièrement et de les couper de leurs alliés.
  • 7 juillet 1807: le traité de Tilsit règle la paix entre l’Empire et la Russie. Dans la foulée, Alexandre Ier de Russie espère un traité interdisant le rétablissement de la Pologne. En vain.
  • 14 octobre 1809: le traité de Schönbrunn règle la paix avec l’Autriche. Une clause annexe la Galicie au profit du grand-duché de Varsovie. La Russie estime que cela va à l’encontre de ses intérêts et l’expose à un risque d’invasion de son territoire.
  • 13 décembre 1810 : la Russie dénonce le traité de Tilsit et renonce à appliquer le blocus. Tensions grandissantes entre l’Empire et la Russie.
  • 23 juin 1812: l’essentiel de la Grande Armée[2] franchit le fleuve Niémen. Forte de 680 000 hommes, dont 440 000 passent la frontière russe, c’est la plus grande armée européenne jamais rassemblée. Rien ne doit l’arrêter.

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Ainsi commence la campagne de Russie.

 

Moscou brûle-t-il ?

Les forces napoléoniennes ont l’avantage sur l’armée impériale russe, inférieure en nombre, jusqu’à la prise de Moscou. Le 7 septembre 1812, la bataille de la Moskova (ou de Borodino) se solde par le repli de l’armée impériale russe menée par le feld-maréchal Mikhaïl Koutouzov. Moscou reste sans défense. Si l’entrée dans la capitale, le 14 septembre 1812, se fait sans combat, les Russes ne s’avouent pas vaincus.

L’incendie de Moscou en 1812 (artiste allemand anonyme, vers 1820)

En effet, durant toute la Campagne, ils appliquent la politique de la terre brûlée, détruisant sur leur chemin vivres et récoltes avoisinantes. L’ennemi est ainsi privé de précieuses ressources. Moscou n’est pas épargnée. Du 14 au 18 septembre, un millier de feux sont lancés simultanément. 90% de la ville est ravagée[3]. Les Français n’ont plus d’abris ni de relais logistique sur place. Napoléon tarde toutefois à ordonner le repli, espérant en vain la capitulation d’Alexandre Ier.

Carte de 1817, la zone ravagée par l’incendie est marquée en rouge. Source : Wikipédia.

La Grande Armée entame finalement sa retraite le 18 octobre. C’est le début de l’enfer.

 

Les dangers du retour

Napoléon doit repartir par le chemin emprunté lors de l’aller. Son but est de ne pas être séparé de l’arrière-garde. Toutefois, le voyage s’annonce difficile.

 

La Retraite des Français en 1812 Tableau d’Illarion Prianichnikov (1874)

En effet, après le périple depuis le Niémen et les affrontements jusqu’à Moscou, il y a un relâchement au sein des troupes. Les hommes sont désorganisés et fatigués après la longue attente dans la capitale moscovite. Ce n’est plus une armée unie et disciplinée qui lève le camp. Des groupes plus ou moins éparses et rapides se suivent mais ils manquent d’équipements, de vivres et de cohésion.

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Napoléon Ier et sa Grande Armée anéantie par le froid et le harcèlement russe pendant la retraite de Russie : la Vieille Garde forme le dernier carré pour couvrir l’empereur.

Alexandre Ier voit une opportunité de vaincre Napoléon. Il ordonne sa capture par l’armée russe. Mikhaïl Koutouzov, général en chef, remobilise ses troupes et les exhorte à mener une contre-offensive. Les Français subissent alors le harcèlement constant des russes et des cosaques. Les retardataires sont attaqués et capturés.

 

L’Empereur contre le Général Hiver

Un troisième adversaire redoutable finit d’achever la débâcle française : le froid précoce. Ce « Général Hiver » va frapper très durement les troupes napoléoniennes. Les hommes et les chevaux – servant au transport des maigres ressources – commencent à mourir de faim, de froid et de fatigue durant la marche[4].

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Le « Général Hiver », en illustration, en 1916, sur la première page du périodique français Le Petit Journal.

La situation vire à l’horreur : on reporte des cas de pillage, d’assassinats entre soldats et même de cannibalisme. La Grande Armée n’est plus que l’ombre d’elle-même :

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l’aigle baissait la tête.

Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

Victor HUGO, L’Expiation – Les Châtiments (1853)

Retraite de Russie – Bernard-Edouard Swebach (1838) – Exposition Les désastres de la guerre 1800-2014 – Musée Louvre-Lens. Prêt du musée des beaux-arts de Besançon.

Les Français atteignent finalement la ville de Borissov. Ils doivent alors rejoindre le pont de la ville. C’est le seul et unique point de passage permettant de franchir la rivière Bérézina.

 

Un pont trop loin

Mais les Russes sont déjà là et coupent la retraite des français en détruisant le pont de Borissov. Suprême ironie, il est impossible de traverser la Bérézina gelée. En effet, malgré le froid terrible, il y a eu un léger réchauffement qui a fragilisé ou fait fondre la glace.

Carte reprise du documentaire « Napoléon, la campagne de Russie : 2/2 La Bérézina » (© ARTE)

 

L’étau se resserre autour de Napoléon. Le 22 novembre 1812 au matin, la Grande Armée est :

  • Exposée sur son flanc aux coups de l’armée de Wittgenstein ;
  • Poursuivie par celle de Mikhaïl Koutouzov ;
  • Et bloquée par la Bérézina dont l’armée de Pavel Tchitchagov maîtrise le pont depuis la veille.

Il lui faut agir rapidement et trouver un autre moyen d’atteindre la rive droite. Une unité de reconnaissance du général Corbineau identifie un point de passage à 15 km au nord, face au village de Stoudienka. À cet endroit, la largeur de la rivière n’est que de 20 mètres et sa profondeur est de l’ordre de 2 mètres.

 

Napoléon élabore alors une manœuvre de diversion. Les Français feront mine de reconstruire le pont de Borissov, pour attirer les Russes. Pendant ce temps, les troupes partiront de nuit pour Stoudienka.  Elles y construiront deux ponts – l’un pour l’artillerie et les attelages, l’autre pour l’infanterie et les cavaliers – pour permettre de passer la Bérézina. Si son plan échoue, Napoléon devra capituler. C’est l’avenir de la France qui est en jeu.

 

Le passage de la Bérézina

Stoudienka, rive gauche, le 26 novembre au matin. Le général Corbineau et ses cavaliers traversent la Bérézina à la nage. Ils sécurisent la rive droite. Deux heures plus tard, l’édification des ponts peut commencer. Le général Eblé et ses courageux pontonniers, dévêtus, se jettent littéralement à l’eau pour ériger les deux ponts.

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Les pontonniers du général Eblé (Lawrence Alma-Tadema, vers 1859-1869)

Il fait – 37,5°C. A cette température, ce n’est plus le froid que l’on ressent, mais une brûlure. Ils doivent également œuvrer en dépit des courants violents et des blocs de glace qui dérivent, tranchants comme des rasoirs. Beaucoup y laissent la vie[5]. En fin de matinée, le pont de l’infanterie est achevé. On ordonne de ne laisser passer que les troupes en ordre et armées. Les autres, vivandiers, traînards et civils, sont vivement repoussés. Dès 13h00, la Grande Armée franchit la Bérézina malgré l’opposition des trois armées russes. Le second pont est achevé à 16h00. Déjà 10 000 soldats ont atteint la rive droite.

La traversée de la Bérézina (Jan Hoynck van Papendrecht, période estimée : 1915 -1935 )

Les français profitent de la nuit pour faire passer attelages et canons. Par trois fois, le pont vibre et cède sous le poids de la masse. Par trois fois, les pontonniers se rejettent à l’eau et réparent la structure. Ils y parviennent en moins de trois heures. Mais le cauchemar est loin d’être terminé.

 

La bataille de la Bérézina

Le 28 novembre, Tchitchagov Wittgenstein et l’avant-garde de Koutouzov prennent l’offensive vers 8 heures du matin. L’armée Napoléonienne est prise en tenaille. Les Français doivent rester maîtres de la rive droite, lieu vital du débarquement.

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Plan schématique du passage de la Bérézina. Source : Wikipédia.

Sur la rive gauche, c’est la panique. Au milieu des engagements et des canonnades, des milliers de traînards et de civils qui attendent de passer depuis deux jours, se précipitent sur les ponts. Hommes, femmes et enfants terrorisés meurent sous les boulets de canons, piétinés par les chevaux ou en se noyant.

Julian Falat, Traversée de la Bérézina, 1813

Le maréchal Victor, avec 10 000 hommes, repousse les assauts l’armée de Wittgenstein sur les hauteurs de Stoudienka. L’affrontement dure toute la journée. Ce ne sera qu’à la nuit tombée, quand les combats s’interrompent, qu’il pourra enfin traverser le pont.

En parallèle Tchitchagov attaque sur le côté droit. Les maréchaux Oudinot et Ney, à la tête de 18 000 vétérans, lui tiennent tête. Ils permettent ainsi à la Grande Armée de continuer de traverser le pont et Tchitchagov doit se replier sur Bolchoï Stakhov. En revanche, pour que Ney et Oudinot puissent se replier, il faut maintenir les Russes en respect. Le 126e régiment d’infanterie de ligne se sacrifie volontairement. Il n’y aura que quelques survivants.

Les combats se poursuivent avec férocité jusqu’à 23h00, sous une neige violente. A la fin d’une journée éprouvante, marquée par d’innombrables pertes, les troupes russes sont repoussées et Napoléon reste maître des deux rives de la Bérézina.

 

Épilogue

Sachant l’arrivée prochaine de renforts russes, Napoléon ordonne de détruire les ponts pour protéger la retraite française. Mais il y a encore de nombreux retardataires sur la rive gauche. Eblé reprend sa mission et exhorte les survivants à traverser avant le moment fatidique. Il souhaite leur épargner la vindicte des cosaques, réputés impitoyables. Mais les traînards sont épuisés et peinent à se mobiliser.

Eblé retarde l’échéance autant que possible. Mais au matin, les cosaques approchent et il doit exécuter les ordres de l’empereur. Vers 9h00, les deux ponts sont incendiés. C’est alors un spectacle tragique qui s’offre à la rive droite impuissante.

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« Napoléon, la campagne de Russie : 2/2 La Bérézina » (© ARTE)

Une foule désordonnée et terrifiée essaie de traverser le pont en flammes ou à la nage, en vain. Ils ne peuvent ni avancer ni reculer. Sous la ruée, le dernier pont praticable s’effondre. La bataille de la Bérézina est terminée et la Grande Armée a évité l’anéantissement. Mais à quel prix ?

 

La Bérézina, une victoire stratégique et militaire…

La Bérézina voit l’armée française, très affaiblie et en sous-nombre, tenir tête à l’armée russe et déjouer les plans de son adversaire. L’amiral Tchitchagov est d’ailleurs limogé par Alexandre Ier à l’issue de cette bataille. C’est aussi une occasion manquée pour le général en chef Koutouzov. En effet, l’essentiel de l’armée française, à savoir :

  • 7000 soldats ;
  • 2000 officiers de Napoléon, ;
  • Sa garde impériale ;
  • Ses maréchaux ;
  • Son état-major ;
  • Napoléon lui-même…

… ont réussi à échapper à trois armées russes, très supérieures en nombre. Ils auraient pu anéantir l’Empire mais ils ont échoué. Napoléon pourra lever une nouvelle et redoutable armée en 1813. En ce sens, il s’agit d’une victoire stratégique et militaire pour la France.

 

… ET une victoire à la « pire-russe »

Le bilan humain, en revanche, est catastrophique. Du côté français, le bilan est d’environ 200 000 morts (la moitié au combat et le reste de froid, de faim ou de maladie) et de 150 000 à 190 000 prisonniers tombés entre les mains de Koutouzov[6]. Côté russe, on estime les pertes à 300 000 morts dont 175 000 au combat[7].

L’échec de la campagne de Russie en 1812 marque également un coup d’arrêt sévère aux ambitions de domination européenne de Napoléon. Pour la Russie, ce fut une guerre patriotique et un symbole renforçant l’identité nationale, impactant fortement le patriotisme russe du XIXe siècle.

Malgré cette victoire française dans des conditions difficiles, malgré l’héroïsme d’Eblé et de ses pontonniers, malgré le sacrifice héroïque de milliers de braves, le mot Bérézina symbolise aujourd’hui un désastre, une catastrophe.

Ainsi se clôt ce décryptage sur un épisode passionnant – mais aussi tragique – de l’Histoire. Quant à moi, je vous retrouve la semaine prochaine pour un billet plus léger et festif !

Hannibal LECTEUR, La Bérézina n’est pas un long fleuve tranquille…

 

En bonus : un très beau documentaire d’ARTE, en deux parties, sur la campagne de Russie. I / La Moskova et II / la Bérézina

 

Ce documentaire dure un peu plus d’une heure et demie mais il est passionnant. Je m’en suis d’ailleurs inspiré pour la rédaction de ce décryptage. Il permet de creuser davantage le sujet et d’exprimer toutes les nuances que ce « court » (hum !) billet ne peut pas rendre. Bon week-end !

 

Notes et références – Bérézina

[1] Suivi par celui de Milan le 23 novembre 1807. Ce traité ordonne la saisie et la confiscation de tout bâtiment ayant touché le Royaume-Uni.

[2] La Grande Armée est l’armée impériale de Napoléon Ier de 1804 à 1814 et pendant l’épisode des Cent-Jours en 1815. Elle compte jusqu’à 980 000 au faîte de sa puissance.

[3] En 1911, Ivan Katayev estime les destructions aux trois quarts des bâtiments de la ville : 6 496 maisons particulières sur 9 151, dont 6 584 en bois et 2 567 en brique ; 8 251 commerces et entrepôts, dont la plus grande partie de Kitai-Gorod et dans le quartier d’affaires de Zamoskvorechye ; 122 des 329 églises.

[4] Presque tout le monde marche à pied. Napoléon, bien que « véhiculé », participe pendant quelques temps à la marche.

[5] Parmi les 400 hommes qui ont construit les ponts, seuls le capitaine George Diederich Benthien, commandant des pontonniers, le sergent-major Schroeder et six de leurs hommes survivront à la bataille.

[6] Source : Thierry LENTZ, Nouvelle histoire du Premier Empire, tome 2, 2004.

[7] D’après les récentes publications d’Oleg Sokolov. Néanmoins, cette donnée demeure invérifiable en l’état des études actuelles, d’après les historiens.

Retrouver notre précédent Décryptage → Mettre les pieds dans le plat