Décryptage Bâti comme l'as de pique
Un as de pique surplombant un jeu de cartes.

A la carte ~ Bâti comme l’as de pique

Décryptage de la semaine

Chaque été, c’est la même chose : « guides minceurs », « 100 astuces pour un corps parfait sur la plage », etc… Dur, dur quand on est bâti comme l’as de pique ! O’Parleur ne connaît pas les secrets du corps de rêve estival. En revanche, il connaît l’origine de cette expression. Idéal pour briller en société (ou à la plage) !

Qui s’y frotte s’y…

Pique, nom féminin, apparaît d’abord dans les textes du Nord-Est (1360-1370) et dans l’expression pique de Flandres. Il emprunte au moyen néerlandais pike (XIIIe siècle)[1].

En référence aux marques de fers de lance représentées sur les cartes, il désigne une des deux couleurs noires au jeu de cartes. On le relève :

  • D’abord dans l’ancienne expression figurée c’est bien rentré de picques (1534, Rabelais) ;
  • Puis c’est bien rentré de picques noires (1552) pour « vous avez parlé hors de propos ». C’est une allusion à l’entrée en jeu de mauvaises cartes.

Le mot, absolument employé dans ce sens, est d’abord féminin (1611). Il change de genre (1680) probablement par alignement sur les trois autres noms de couleur. Trèfle, Carreau et Cœur sont en effet de genre masculin. Par métonymie, pique désigne une carte de cette couleur (1662, au féminin)[2].

Décryptage Bâti comme l'as de pique
Belle parité… de couleurs !

 

Tout passe, tout casse, tout…

L’as est d’abord une unité de poids (subdivisée en 12 onces) puis une unité monétaire chez les Romains[3]. Il s’agit d’un lingot de cuivre de 327 grammes, puis de 2,24 grammes. Le mot français apparaît au XIIe siècle (1174) pour désigner la face d’un dé marqué d’un seul point[4].

Le mot se développe comme terme de jeux, s’appliquant aux cartes (Rabelais, 1546). Il désigne alors dans chaque couleur la carte marquée d’un seul point. Il en sera de même aux dominos (1792).

Curieusement, l’as passe d’une valeur très faible à la valeur supérieure sans que l’on en connaisse la raison exacte.

 

Être bâti comme l’as de pique

Nos termes se rencontrent et s’imposent dans le jeu avec les cartes aux couleurs françaises[5] (entre 1422 et 1450).

Chaque carte représente un symbole. Ainsi, les figures – rois, dames et valets – font partie du thème iconographique des Neuf Preux[6] :

  • Le roi de pique représenterait David, héros biblique ;
  • La dame de cœur serait Pallas Athéna ;
  • Et Lancelot du Lac serait le valet de trèfle, etc.

Les enseignes (ou couleurs) font également sens :

  • Trèfle symbolise la garde d’une épée ;
  • Cœur illustre la bravoure ;
  • Carreau et Pique représentent les armes du même nom.

 

Et c’est ici que l’histoire devient cocasse. L’as de pique (1680) désigne aussi, par analogie de forme… le croupion d’une volaille (1866) puis l’anus (1883).

Pour des raisons évidentes de bienséance, nous n’illustrerons pas explicitement…

L’expression a caractérisé « cet endroit charnu et apprécié » de l’animal. Elle s’applique de manière un peu injurieuse à « un homme mal vêtu ou mal bâti, large du bas et étroit des épaules »[7].

On trouve déjà l’insulte dans Jodelet duelliste de Paul Scarron (1646) ou Le Dépit amoureux de Molière (1656). On ne connaît pas son origine exacte mais elle pourrait venir du sens argotique de « cul » (niais). Dans cette hypothèse, elle serait longtemps restée orale. Toujours est-il que l’expression a perduré, d’abord pour qualifier un « idiot », ensuite quelqu’un de « mal foutu »[8].

Aujourd’hui encore, être bâti comme l’as de pique s’applique à un « homme laid et mal bâti ». Cependant, il n’est pas courtois d’attaquer quelqu’un sur son physique. Rassurez-vous, vous pouvez également dire être coiffé, être vêtu, etc., comme l’as de pique ! Ouf ! La courtoisie est sauve !

Hannibal LECTEUR, rime avec l’as de trèfle qui pique ton cœur

 

En bonus : Il est peut-être bâti comme l’as de pique, mais il n’en a pas moins une histoire singulière ! Retour rapide sur l’histoire de l’as de pique par TourDeCartes (2 épisodes).

 

 

Notes et références

[1] À rapprocher du moyen bas allemand pek « lance » et de l’ancien anglais pic. Pike dérive du verbe pikken.

[2] Par extension, pique, nom d’arme, devient le nom d’une mesure de longueur ancienne. Elle équivaut à la longueur moyenne d’une pique, soit environ 1.60 m (1617). On la retrouve dans la locution être à cent piques au-dessus (au-dessous) de quelqu’un « lui être très supérieur (inférieur) » (1670), sortie d’usage.

[3] Matériellement, l’as romain fut d’abord une pièce rectangulaire, puis ronde.

[4] Sens qui n’existe pas en latin attesté. La valeur latine (monnaie) passe aussi en français (1559), mais se cantonne au didactisme et au contexte romain antique.

[5] Le jeu de cartes français – ou jeu de 52 cartes – est l’un des plus utilisés dans le monde occidental. Il s’organise en deux couleurs – noir et rouge – et en quatre enseignes françaises : trèfle, carreau, cœur, pique (cet ordre est utilisé dans certains jeux). On qualifie plus généralement les « enseignes » de « couleurs ». Source : Wiki.

[6] Expression sous laquelle le lorrain Jacques de Longuyon, s’inspirant de La Légende dorée de Jacques de Voragine, regroupe pour la première fois neuf héros guerriers, païens, juifs et chrétiens, qui incarnent l’idéal de la chevalerie dans l’Europe du XIVe siècle.

[7] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 27-28.

[8] Un calembour sur hast (« manche ») de pique (Guiraud), satisfaisant quant au sens de fichu (foutu…) comme l’as de pique « mal habillé, mal bâti » (1861) et pour d’autres comparaisons péjoratives, ne l’est pas autant pour le sens du XVIIe siècle : en outre, hast n’était probablement plus compris après le XVIe siècle.  Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Flagada

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