Décryptage Avoir la trouille

Double-sens ~ Avoir la trouille

Décryptage de la semaine

L’hiver approche, les virus sont de sortie, le confinement est de retour… Face à ce Long Halloween, il y a de quoi avoir la trouille ! Hasard du calendrier (ou pas!), le décryptage se penche sur cette expression pour célébrer les citrouilles. Connaissez-vous son double-sens assez surprenant ? Explication dans un billet antimorosité qui n’aurait pas déplu à Rabelais.

 

Un jour, intestin

Amateurs de raffinement, autant vous prévenir. L’exercice du jour est délicat car le terme est grivois. En effet, apparu fin XIXe, le nom féminin trouille est probablement le même que trouille (1889), qui signifie… colique et « gros pet » en moyen français. Ça commence bien !

Ce terme d’origine dialectale dérive de l’ancien verbe truilieir « broyer » (XIIIe siècle), troiller « pressurer (la vendange) » (1256), lui-même dérivé de treuil[1]. L’analogie entre la création du vin et l’activité des intestins (broyage, pressurisation, dévidage des aliments) est ici évidente. Même si nous ne pensions jamais faire ladite analogie un jour…

 

Mots de ventre

P. Guiraud renvoie à l’emploi bien attesté dialectalement de trouiller au sens de « lâcher un pet avec des excréments ». Il fait le rapprochement avec foire. Ah ! Enfin un peu de raffinement ! Foire, du latin feria pour la fête, les marchés et… Non, non. Du latin foriah « diarrhée », d’origine obscure (sans mauvais jeu de mots)[2].

On a aussi invoqué l’influence de drouille, mot dialectal du Nord-Est, emprunté au moyen néerlandais drollen qui signifie « chier ». Amateurs de raffinement, vous étiez prévenus !

Le terme a produit des dérivés. Trouillard, arde, adjectif et nom, dérivé de trouille ou de même origine, est attesté d’abord au féminin au sens de « prostituée » (1867). II s’emploie familièrement pour « peureux, poltron » (1891). On a aussi formé le composé plaisant Trouillomètre, nom masculin (vers 1940) au moyen de l’élément « –mètre », employé dans la locution familière avoir le trouillomètre (ou les miquettes) à zéro pour « avoir très peur ».

Deux mots apparentés à troiller, trouiller se rencontrent encore : le terme régional trouille, n.f. (1793), nom d’un tourteau de colza, et le diminutif familier Trouilloter v.intr. (1833) « puer ».

 

Avoir la trouille aujourd’hui

Le mot trouille, populaire, puis familier, est d’abord relevé dans l’expression avoir la trouille pour « avoir peur » (1900, Sainéan), qui correspond à la même image populaire que avoir la colique (cf. avoir la pétoche)[3].

Avoir la trouille, c’est avoir une peur extrême, une peur si forte qu’elle fait perdre le contrôle de son corps (à rapprocher d’expressions telle que faire dans sa culotte). Le sens d’origine, en lien avec des désagréments intestinaux, n’est plus perçu.

Au terme de ce décryptage, quel enseignement tirer ?

  • On n’est jamais trop soigneux dans le choix de ses mots (surtout quand ils ont un double-sens) ;
  • Nous avons réaffirmé notre amour de la langue Rabelaisienne;
  • Nous avons appris du néerlandais ;
  • Les inventeurs de la Foire du Trône ont le (double) sens de l’humour;
  • Avoir la trouille (peur) n’empêche pas de rire, surtout en cette morne période !

 

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : Jurassic Park, morceau choisi (puis éparpillé…). On ne trouvera pas meilleure synthèse pour avoir la trouille !

 

 

Notes et références

[1] TREUIL est passé en français avec le sens de « pressoir à raisins », conservé par de nombreux parlers, également en italien (torchio) et en ancien provençal (trolh, truelh). Le sens moderne, « appareil de levage et de chargement par enroulement d’un câble sur un cylindre » est attesté depuis le début du XIVe siècle (vers 1534 sous la forme de tueil) et vient d’un type de pressoir à corde s’enroulant sur un cylindre. Le dérivé treuiller, verbe transitif, a été créé une première fois sous la forme de troiller au sens ancien de « pressurer, dévider » (1256).

[2] FOIRE, nom féminin, est l’aboutissement (fin XIIe siècle) par la forme feire (1165) du latin foriah « diarrhée », d’origine obscure. Le mot n’est plus utilisé que dans la locution figurée et familière avoir la foire « avoir peur » (attesté en 1865), qu’on rapprochera de avoir la colique, faire dans sa culotte.

FOIRER v. intr. (1576), précédé par le composé intensif tresfoirier (fin XIIe siècle), ne s’emploie plus qu’au figuré en parlant d’un explosif qui fait long feu (vers 1600), évolution de sens à comparer à celle de péter*, et par extension dans d’autres domaines au sens de « mal fonctionner » (1865). Dans un contexte abstrait, il signifie « échouer » et, en parlant de personnes, « renoncer » (1886).

FOIREUX, EUSE, adjectif, signifie d’abord « qui a la diarrhée » (fin XIIe siècle, foiroux), acception sortie d’usage ; il s’emploie au figuré pour « peureux » (1388 ; repris 1812), en relation avec péteux, et pour « sans valeur », « qui échoue » (1872 ; un projet foireux). FOIRADE, nom féminin, au propre (1793) et au figuré (1920) a vieilli, comme FOIRARD, ARDE adjectif (1534). FOIRON, nom masculin, « derrière » (1837) est sorti d’usage. Et ne parlons pas d’enfoiré….

[3] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Un pigeon