Illustration décryptage "au gui l'an neuf"
Au gui l'an neuf

Expression ~ Au gui l’an neuf

Décryptage de la semaine

« Au gui l’an neuf » est une exclamation utilisée pour marquer sa joie lors du passage à la nouvelle année. Toutefois, à l’origine, le gui n’a rien à voir avec cette expression. Nous aurait-on menti ?

Entamons l’année 2020 avec une explication docte et ludique !

 

De la Rome Antique au Gui l’an neuf !

Les jours se suivent et se ressemblent, dit-on. Le jour de l’An a cette particularité d’être unique, et pas uniquement à cause du changement de chiffre de l’année. La célébration du Nouvel An correspond en effet au renouvellement annuel de la cosmogonie[1] primitive et de la cosmogonie des origines, que l’on retrouve dans toutes les civilisations primitives. Cette période permet aussi la régénération de la nature et la purification des péchés.

Toutes les civilisations ne célèbrent pas le Nouvel An en même temps (c’est encore le cas aujourd’hui). Les anciens Babyloniens le célébraient par des festivités et rites de purification durant une dizaine de jours et les Égyptiens entamaient les célébrations dès le commencement de la crue du Nil, événement au cours duquel ils faisaient des offrandes aux morts et aux dieux, notamment à Rê, le dieu solaire, dont on célébrait à cette occasion l’anniversaire[2].

Dans la Rome antique, Romulus faisait commencer l’année le 1er mars, mais Jules César a adopté le 1er janvier, du nom du dieu Janus, le protecteur des Portes et portiques. Personnifié et divinisé, Janus symbolisait la nation par ses deux visages opposés, placés, l’un devant, l’autre derrière la tête, ainsi que par la forme de son temple qui comportait deux portes opposées. Dieu des commencements, Janus présidait au début de l’année ; le mois de passage d’une année à l’autre lui était consacré[3]. Les vœux et prières prononcés à cette période, portés par la puissance du renouveau, avaient un poids symbolique fort et n’étaient pas de vaines paroles.

Au gui l'an neuf
Janus présidait au début de l’année chez les Romains et aurait pu dire « au gui l’an neuf »! (buste romain de Janus, Musée du Vatican)

Si Jules César a fixé le Nouvel An au 1er janvier, il a également laissé des commentaires sur la tradition du gui en Gaule qui vont s’avérer utiles pour la suite de notre étude.

 

Au gui l’an neuf, le blé lève

Nous sommes donc en 50 avant Jésus Christ. Toute la lumière est faite sur l’expression « au gui l’an neuf ». Toute ? Non ! Car son origine résiste encore au décryptage ! Mais Jules César va nous aider à y voir plus clair !

Le baiser sous le gui à l’an neuf puise son origine dans la culture druidique. Déjà chez les grecs, la plante était associée au dieu Hermès, grand messager de l’Olympe. Chez les Gaulois, les druides étaient chargés de sa cueillette avec une serpe d’or. Il s’agissait d’une cérémonie très solennelle, comme le note César :

Le gui est fort difficile à trouver. Quand on l’a découvert, les druides vont le chercher avec respect et toujours le sixième jour de la lune, jour si révéré par eux qu’il est le commencement de leurs mois, de leurs années, de leurs siècles même, qui ne sont que de trente ans.[4]

 

Plante toujours verte et vivace, même au plus froid de l’hiver, le gui symbolise la vie perpétuelle. Les druides lui attribuent des vertus médicinales et même miraculeuses. C’est aussi un talisman qui chasse les mauvais esprits, purifie les âmes, guérit les corps, neutralise les poisons, assure la fécondité des troupeaux et permet même de voir les fantômes et de les faire parler[5]. Le gui prisé par les Gaulois était celui qui poussait sur les chênes – chose très rare – car il était pour eux l’arbre du soleil, symbole de force et de puissance, alors que le gui était l’arbuste de la lune.

En souvenir de cette célébration végétale et rituelle, fondamentale dans la culture celtique, on prononçait le jour de l’an les paroles suivantes : « le blé lève ». Soit, en celtique « o ghel an heu ». Cette formule a perduré jusqu’au Moyen Âge, où elle a été altérée en « Au gui l’an neuf », exclamation que l’on prononçait en offrant un bouquet de gui. Quant à la tradition du baiser sous le gui, elle est restée très ancrée en Europe du Nord et s’appuie sur la symbolique très forte du gui, gage de prospérité et de longue vie pour qui s’embrasse sous l’une de ses branches.

Voici l’occasion idéale de conclure ce décryptage et de souhaiter une très belle et heureuse année à notre lectorat, placé sous la protection du gui !

Et si vous hésitez encore à prendre de bonnes résolutions, nous pouvons au moins vous conseiller une valeur sûre : continuez à lire le Décryptage du O’, votre année n’en sera que meilleure !

 

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : pour en savoir plus sur les vertus du gui !

 

Le saviez-vous ?

En France, le Jour de l’an n’a pas toujours été le 1er janvier. Cette date a même beaucoup changé au cours des siècles, donnant pour résultat d’avoir des années plus ou moins longues en fonction du calendrier adopté.

A partir du premier millénaire, ce sont les travaux du moine Denys le Petit (VIe siècle) qui permettront de dater le début de la chrétienté (Anno Domani). Ce dernier a établi la date de naissance de Jésus Christ le 25 décembre de l’an 753 + 1 = 754 ab Urbe condita, ou « 754 depuis la fondation de Rome ». Il en a déduit le début de l’ère chrétienne huit jours plus tard, jour supposé de la circoncision de Jésus. Mais le parcours pour arriver à ce résultat a été agité. Jugez plutôt :

  • Aux VIe et VIIe siècles, dans de nombreuses provinces, le Jour de l’an était célébré le 1er mars (style vénitien).
  • Sous Charlemagne (768), l’année commençait à Noël (style de la Nativité de Jésus).
  • Du temps des rois capétiens (987-1180), l’année débutait le jour de Pâques (style de Pâques).

Cet usage est quasi-général aux XIIe et XIIIe siècles et même jusqu’au XVe dans certaines provinces. A ce titre, ayons une pensée émue pour les généalogistes des rois de France qui ont dû composer avec les dates en fonction des lieux pour raconter l’Histoire puisque le début de l’année variait selon les provinces : à Vienne, par exemple, c’était le 25 mars. Mais ce n’était qu’à Vienne…

Il faudra attendre le 9 août 1564 et l’édit de Roussillon, promulgué par le roi Charles IX pour fixer le début de l’année au 1er janvier. Le pape Grégoire XIII instituera le calendrier grégorien en 1582 et généralisera cette mesure à l’ensemble du monde chrétien, notamment pour simplifier le calendrier des fêtes religieuses.

Charles IX de France, d'après François Clouet, huile sur bois, musée national du château de Versailles (Décryptage "Au gui l'an neuf"))
Charles IX : si nous pouvons dire « au gui l’an neuf » le 1er janvier, c’est grâce à lui! (Charles IX de France, d’après François Clouet, huile sur bois, musée national du château de Versailles)

Tout rentre dans l’ordre… jusqu’en 1792, où l’éphémère calendrier républicain abolit le 1er janvier et fait débuter l’année le 1er vendémiaire[6], et ceci jusqu’à son abrogation en 1806.

Quand nous vous disions que le premier jour de l’an et l’expression « au gui l’an neuf » n’étaient pas anodins….

 

[1] Du grec cosmo- « monde » et gon- « engendrer » (1595). Il s’agit d’un récit mythologique qui décrit ou explique la formation du Monde. Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] Source : France Culture, Le journal des idées du mardi 01 janvier 2019

[3] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[4] In. La Guerre des Gaules de Jules César.

[5] Source : Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982, p. 492

[6] Officiellement dénommé « jour du raisin », il s’agit en général du 22 ou du 23 septembre dans le calendrier grégorien.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Le dindon de la farce