L’expo pour comprendre Marcel Duchamp

Pour notre article d’aujourd’hui, je vous propose de quitter notre belle capitale pour vous emmener à Rouen et plus précisément dans son Musée des Beaux-Arts[1] afin d’y découvrir une formidable exposition des œuvres de Marcel Duchamp. En effet, pour comprendre l’artiste ainsi que ses œuvres, le Musée des Beaux-Arts de Rouen vous propose, du 15 juin au 24 septembre, de revenir sur sa vie et sa carrière à l’occasion du cinquantième anniversaire de son décès. Il vous expose donc, en partenariat avec le Centre Pompidou et certains prêteurs privés, sous la forme d‘un abécédaire, la vie et les œuvres d’un des artistes les plus importants du XXe siècle.

Vous vous demandez sûrement pourquoi Rouen ? Il existe en réalité un lien important entre Marcel Duchamp, sa famille et cette ville. Tout d’abord, Duchamp a grandi et étudié dans la capitale normande. Après une carrière internationale, il organisa en 1967 une grande exposition au Musée des Beaux-Arts de Rouen intitulée « Les Duchamp » qui réunit ses œuvres, celles de sa sœur Suzanne Duchamp et celles de ses frères Jacques Villon et Raymond Duchamp-Villon. A sa mort, il sera inhumé au cimetière monumental de Rouen où il fera graver sur sa pierre tombale « D’ailleurs ce sont toujours les autres qui meurent ».

Alors qui est donc Marcel Duchamp ? Qu’est-ce que le Ready-Made ou le Dadaïsme ? Autant de questions auxquelles je vais tenter de répondre sans trop en dire, afin que les plus téméraires d’entre vous puissent tout de même profiter pleinement de l’exposition. En effet, qui ne s’est pas déjà demandé ce qu’un urinoir retourné[2], ou une roue posée sur un tabouret[3] pouvait avoir à faire avec l’art ?

Dans un premier temps, parlons courant et mouvement artistique. Marcel Duchamp, né en 1887, mort en 1968, autodidacte[4] et refusant d’être étiqueté comme appartenant à un mouvement en particulier (estimant son travail comme de « l’anti-art »), s’inscrit malgré tout dans le courant des artistes dits modernes (1870-1950) et plus précisément dans son mouvement Dada.

Le Dadaïsme est un mouvement artistique, littéraire et intellectuel dont la principale ligne directrice est la remise en question des contraintes idéologiques, politiques ou même esthétiques de son temps. Les artistes de ce mouvement font fi des convenances et se jouent des traditions et conventions de l’époque. Ce mouvement naît en 1916, sous l’influence d’Hugo Ball, écrivain, traducteur de littérature française et dramaturge allemand exilé à Zurich, qui a l’idée de mêler l’esprit des cabarets berlinois d’avant-guerre à celui des cabarets parisiens de la fin du 19ème siècle. Il organise alors des représentations avec certains de ses amis ainsi que sa compagne et bientôt le cabaret fait salle comble !  Fort du succès qu’ils remportent, un nom à sonorité universelle est recherché pour les désigner et le terme de « Dada » est choisi. Il y a controverse quant à l’origine de cette trouvaille mais d’aucuns disent que ce terme est né à Zurich le 8 février 1916, à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire Larousse !

Dans un second temps, parlons des « Ready Made[5] » qui ont fait connaître Marcel Duchamp. Ce sont des objets manufacturés qu’un artiste s’approprie en l’état en lui substituant une fonction artistique. Cela se traduit de façon simpliste par (i) une manipulation sommaire (suspension, fixation, retournement) à laquelle s’ajoute bien souvent une inscription puis (ii) leur exposition dans un lieu culturel leur conférant le statut d’œuvre d’art. Mais alors quel est le message, où se trouve l’acte artistique tel que nous l’entendons ? À mon sens, la démarche artistique de Marcel Duchamp repose sur le postulat suivant : la présentation de la forme doit déclencher le jeu des représentations symboliques associées spontanément à cette forme. Voici un exemple pour illustrer mon propos : en 1914, Marcel Duchamp expose, dans son atelier, un égouttoir. À première vue donc, aucun acte positif de création comme on l’entend communément. Il n’y a pas non plus, comme cela sera le cas plus tard, de jeu sur les significations au travers d’une nouvelle dénomination (notamment en 1917 avec l’urinoir rebaptisé « fontaine ») ; pourtant, cet égouttoir est à l’époque déjà considéré comme une œuvre d’art par sa seule présentation. Sa simple exposition par Marcel Duchamp amène le regard du spectateur à s’intéresser à cet objet pour lui-même. Il peut alors évoquer tout autre chose (un arbre métallique, un casque de chevalier ou une herse de torture) dès lors que le regard du spectateur ne le réduit plus à sa seule fonction pratique (« égoutter »).

Au travers de cette exposition vous apprendrez donc comment Marcel Duchamp choisissait ses objets (« Mon idée a été de trouver (…) un objet qui ne m’attirait ni par sa beauté, ni par sa laideur. De trouver un point d’indifférence. (…) en réalité, il n’y en a pas tant que ça, c’est très difficile ») et ses inscriptions (« cette phrase, au lieu de décrire l’objet, comme l’aurait fait un titre, était destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales »). On y retrouve ses incontournables tels que Roue de bicyclette, Fontaine, ou encore Porte Bouteille et L.H.O.O.Q[6], mais on découvre aussi des œuvres moins connues de l’artiste tel que les Rotoreliefs[7]. On y apprend également que Marcel Duchamp avait une personnalité féminine prénommée Rrose Selavy[8] qui a co-signé certaines de ses œuvres, un pseudonyme, R. Mutt[9], qu’il était fin linguiste amateur de contrepèteries, allitérations en tout genre et aphorismes.

Pour terminer ce billet je vous pose la question suivante, que Marcel Duchamp lui-même posa : « Peut-on faire une œuvre qui ne soit pas d’art ? ».

[1] Esplanade Marcel Duchamp – 76000 Rouen

[2]Fontaine (1913-1917) – R. Mutt – urinoir industriel présenté renversé qui, refusé en 1917 par le comité organisateur de la Society of Independant Artists qui s’était engagé à n’opérer aucune sélection parmi les travaux proposés, permet à Duchamp d’orchestrer un scandale parmi les plus marquants de l’histoire de l’art moderne.

[3]Roue de Bicyclette(1913) – Marcel Duchamp – premier de ses Ready-Made annonçant l’engouement de l’artiste pour le mouvement.

[4] Il ne fut jamais admis à l’école des Beaux-Arts.

[5] Premier usage du terme par Marcel Duchamp en 1916, suite à sa création « Roue de bicyclette ».

[6]Allographe signifiant : elle a chaud au cul

[7]À la base destinés à être des jouets, ses Rotoreliefs ont attiré l’attention des opticiens découvrant une nouvelle forme, inconnue auparavant, produisant l’illusion du volume ou du relief.

[8]A lire : Eros c’est la vie. Il s’agit pour Marcel Duchamp de rompre avec son identité en s’en créant une nouvelle de toute pièce. Il explique ainsi : « j’ai voulu changer d’identité et la première idée qui m’est venue c’est de prendre un nom juif. J’étais catholique et c’était déjà un changement de passer d’une religion à l’autre ! (…) et tout d’un coup j’ai eu une idée : pourquoi ne pas changer de sexe !  Alors de là est venu le nom de Rrose Selavy. (…) Tout ça, c’était des jeux de mots ».

[9]Signataire de Fontaine

Retrouvez notre précédent billet d’art→ Cité internationale des arts 

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