Noël en Décalé ~ Apporter des oranges

Décryptage Apporter des oranges

Décryptage de la semaine

Apporter des oranges ! Une expression qui reprend l’un des éléments de Noël… mais qui n’a aucun rapport avec l’événement ! C’est Noël en décalé et c’est chaque vendredi pendant les fêtes sur… Ho Ho Ho’Parleur !

 

Mécanique de l’orange (et non l’inverse)

Vous n’êtes pas pressé(e) ? Voici un zeste d’étymologie (Haha… Hum !). Tout le monde connaît l’orange : le fruit sucré, la couleur…

Pourtant, on parle initialement de pomme d’orenge (1314)[1] , puis d’orenge (1393). Ce n’est qu’en 1515 que l’on mentionne la forme orange pour la première fois, dans une traduction de l’italien[2].

En ancien français, le mot désigne d’abord l’orange amère, la bigarade, transmise par les Perses aux Arabes. Ces derniers l’importent en Sicile d’où elle passe au reste de l’Europe méditerranéenne. L’orange douce, elle, vient de Chine grâce aux Portugais (XVIe siècle). Elle évince alors la variété amère et hérite de son nom (1515)[3].

La Bigarade a dû être verte de se voir ainsi supplantée !

Quant au sens de couleur orange, il est attesté depuis 1553[4]. Une question demeure toutefois en suspens : pourquoi dit-on apporter des oranges ?

 

Apporter des oranges : du fait-divers…

O’Parleur ferait-il rimer Noël avec « affaire criminelle » ? En effet, notre expression doit son origine à un « fait-divers ».

Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’une affaire sanglante. Au contraire, elle est même plutôt cocasse ! Le 9 février 1893, les étudiants en arts célèbrent la seconde édition du Bal des Quat’z’Arts[5] au Moulin Rouge. Au cours de l’événement, Marie-Florentine Roger, dite Sarah Brown, et trois amies défilent déguisées en Cléopâtre et ses servantes. Elles sont fortement dénudées. Scandale.

C’est ici qu’intervient René Bérenger. Avocat général à Lyon, député de la Drôme, puis sénateur à vie. C’est un homme très à cheval sur le respect des bonnes mœurs. C’est aussi un farouche opposant à l’émancipation des femmes. Son extrême pruderie lui vaudra d’ailleurs le surnom de « Père la pudeur »[6].

René Bérenger et « Sarah Brown » (inutile de préciser qui est qui…)

Président de la Ligue de défense de la morale, il poursuit les organisateurs du bal en justice, ainsi que les jeunes femmes. L’affaire fait grand bruit et passionne le public. Le poète Raoul Ponchon compose alors ces deux vers :

Ô ! Sarah Brown ! Si l’on t’emprisonne, pauvre ange,

Le dimanche, j’irai t’apporter des oranges.

Mais il n’aura pas à le faire. Le juge, constatant qu’il s’agit d’un bal et non d’une orgie de débauche, condamne les accusés à une amende symbolique[7]. Notre expression vient donc d’une rime ! Elle signifie depuis lors « rendre visite à quelqu’un en prison ».

 

… au fait d’hiver (la coutume de Noël)

A présent que nous avons établi le lien entre Bérenger et notre bel oranger, place à la coutume de Noël !

Dcéryptage Apporter des oranges

Apporter des oranges et les offrir en cadeau de Noël ? Quelle idée ! Et pourtant, cette coutume a perduré jusqu’aux années 1960. Son origine remonte à l’Ancien Régime, avant 1789. À cette époque, l’orange ne s’acclimate qu’en Espagne et en Italie. La cultiver dans des terres plus froides (Nord de l’Europe) réclame d’importants moyens financiers et logistiques.

Décryptage Apporter des oranges

Seules les serres chauffées des cours princières permettent leur culture. L’orange, fruit rare et « inaccessible », n’est donc consommée que par les nobles et les aristocrates. Les gens du peuple, eux, ignorent tout simplement l’existence de ce fruit de luxe.

Décryptage Apporter des oranges

La coutume de Noël se répand lentement entre les XVIIIe et XIXe siècles. L’orange reste rare et chère avant 1880. L’idée de « cadeau » de Noël a alors un sens davantage symbolique. Offrir une orange aux enfants, c’est leur offrir un mets rare, qu’ils ne voient pas le reste de l’année. Les jouets comme cadeau de Noël ne deviennent plus courants qu’après la Seconde Guerre mondiale[8]. Le rituel du cadeau, cependant, n’est pas nouveau (comme évoqué ici).

Pour conclure ce décryptage, un conseil avisé aux enfants : si vous êtes bien sages avant Noël, la seule raison de vous apporter des oranges sera… pour faire une salade de fruits !

Hannibal LECTEUR, ne passe pas à l’orange

 

En bonus : apporter des oranges, c’est bien, mais uniquement en chanson ! Aldebert, avec Jean-Pierre Marielle – Une mandarine et deux papillotes (2015)

 

Notes et références – Apporter des oranges

[1] Antérieurement notée pume orenge dans un manuscrit anglo-normand (1200).

[2] A l’origine, orenge se calque sur l’ancien italien melarancio, -a (XIVe siècle, Boccace). Le mot se forme de mela « pomme » et arancio « oranger ». Orange emprunte aussi au persan nāranğ, par l’intermédiaire de l’arabe. La disparition du n initial a aussi lieu dans le provençal auranja, mais non dans l’espagnol naranja. Le o du français est probablement dû à l’influence du nom de la ville d’Orange (ancien français Orenge) ; Et son a central à celle de l’italien arancia.

[3] Furetière note encore la graphie orenge. On appelle alors les variétés d’orange douce : orenge de Portugal ; en arabe vulgaire bordogal, transcription du nom de ce pays ; ou orenge de Chine (cf. l’allemand Apfelsine « pomme de Chine ») pour être distinguées des variétés amères.

[4] Source : LE ROBERT, Dictionnaire historique de la langue française.

[5] Le bal des Quat’z’Arts était une grande fête parisienne organisée par les étudiants de l’École nationale des beaux-arts de Paris entre 1892 et 1966.

[6] Pour ne pas tomber dans la caricature grossière, il faut souligner que Béranger modernise aussi la politique pénale. Il introduit ainsi la liberté conditionnelle et le sursis (1885 et 1891). En parallèle, il préside la Société générale pour le patronage des libérés, qui aide les personnes en situation d’exclusion ou de précarité. Enfin, il rédige, en 1907 et 1908, plusieurs projets de loi portant sur la réglementation de la prostitution, notamment celle qui frappe les mineures. Si la morale a parfois ses excès, elle a aussi ses vertus.

[7] La suite des événements sera toutefois moins drôle. Une manifestation étudiante a lieu pour protester. Un étudiant est tué au cours de sa dispersion, ce qui aboutit aux émeutes du Quartier latin en juillet 1893.

[8] Source : François WALTER, Pourquoi offrait-on des oranges à Noël ? (24/12/2018).

Retrouver notre précédent Décryptage → Bérézina