Aller au Diable Vauvert
Quitter Pars, c'est Aller au diable Vauvert!

Expression ~ Aller au diable Vauvert

Décryptage de la semaine

Ulysse, Christophe Colomb, Ibn Battûta[1] ou Magellan… Ces personnages mythiques ou historiques ont tous un point commun : ils n’avaient pas peur d’aller au diable Vauvert ! Mais quel est ce lieu ? La dernière destination touristique à la mode ? Une succursale du Triangle des Bermudes ? Ou l’expression du jour ?

Réponse avec le décryptage du O, la rubrique digne de Marco Polo !

 

Une expression, trois origines : combien de possibilités ?

Aller au diable Vauvert a une connotation liée au diable et au danger de s’aventurer hors de chez soi. L’origine de l’expression serait liée :

  1. au château de Vauvert à Gentilly
  2. à l’abbaye de Vauvert, maison de chartreux située rue d’Enfer (!) à Paris,
  3. ou bien encore à un sanctuaire dédié à Notre-Dame de la Vallée verte, à Vauvert dans le Gard.

 

Concernant la troisième hypothèse, elle viendrait des représentations offertes jadis aux pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, où se jouaient, après les « Mystères », les Diableries, spectacles profanes. Cette interprétation reste la moins retenue.

Pour les deux premiers lieux, l’origine diabolique viendrait d’une mauvaise réputation de l’endroit. Deux écoles s’affrontent quant à la véritable histoire du diable Vauvert. Nous allons vous exposer ces versions. Mais d’abord, un peu de contexte.

 

Se mettre au vert… au diable Vauvert

Nous sommes à Paris, au XIe siècle, sous le règne du roi Robert le Pieux (v. 972 – 1031). Ce dernier décide d’établir sa résidence hors de Paris, dans un vallon planté de vignes et appelé Vauvert (ou parfois « Val Vert »). L’endroit abrite aujourd’hui les Jardins du Luxembourg.

A la mort du roi, en 1031, le château de Vauvert est laissé à l’abandon et se délabre rapidement. Le toit s’effondre, les murs tombent en ruine et une faune peu recommandable, composée de brigands et de mendiants, investit l’endroit. Des témoignages de l’époque évoquent des cris et hurlements terrifiants provenant de cette zone de non-droit. Bientôt l’on dit que l’endroit est maudit. Mal avisé est celui qui voudrait aller au diable Vauvert. Il lui en coûterait la vie… ou son âme !

En 1257, le roi Louis IX concède le terrain de Vauvert à l’ordre des Chartreux. Des rumeurs racontent qu’il fit ce geste pour chasser les esprits malins. Les religieux y établirent un monastère, la Chartreuse de Paris, qui prospérera jusqu’à la Révolution française et deviendra célèbre pour ses pépinières (qui existent toujours au sud des Jardins du Luxembourg). Fermée et vendue en 1790, la chartreuse devint une usine d’armement, puis fut démolie en 1800. Outre ses pépinières, elle a laissé à la postérité notre expression du jour.

Exposons à présent ses deux origines possibles.

 

I. Aller au diable Vauvert – Origine selon La Curne[2]

Extrait du Dictionnaire historique de l’ancien langage françois :

« À Paris, on appelait Vauvert l’endroit où le roi Robert avoit fait bâtir un palais ; mais comme il y avoit beaucoup de carrières aux alentours et que le vent, s’y engouffrant, faisoit un grand bruit, le peuple s’imagina que les diables y revenoient. Saint Louis, pour les en chasser, donna le palais aux Chartreux. (Mén. Dict.) – Depuis ce temps, le diable de Vauvert passa en proverbe :  » Quoy voyant Artile, commença à tempester par le logis, faisant le diable de Vauvert.  » (Nuits de Strapar. II, p. 15.). D’après Borel, il y avoit dans la Chartreuse un puits où plusieurs moines se précipitèrent de désespoir. On fit croire que le diable de Vauvert les y avait jetés. »

 

Chez La Curne, les cris et hurlements seraient d’origine météorologique et aurait excité l’imaginaire du peuple, que l’on adorait maintenir dans l’ignorance par la peur et la superstition (fort heureusement, cet odieux procédé n’existe plus aujourd’hui).

 

II. Aller au diable Vauvert – Origine selon Littré

Le Littré développe une autre version de l’histoire, à base de spéculation immobilière :

« Saint-Foix (Essais sur Paris) raconte que, sous le règne de saint Louis, des chartreux, possesseurs à Gentilly d’une très belle maison qu’ils tenaient de ce prince, et mis en appétit par ce cadeau, s’avisèrent de convoiter le château abandonné de Vauvert, bâti autrefois par le roi Robert dans la rue qu’on nomme aujourd’hui rue d’Enfer, et qu’ils voyaient de leurs fenêtres. Le demander sans aucune raison valable, c’eût été s’exposer à un refus, même de la part du pieux monarque. Les moines préférèrent employer la ruse ; à leur commandement une légion d’esprits peupla le château, dont personne n’osa bientôt plus s’approcher ; et, comme on le pense bien, le roi fut, un beau jour, enchanté de trouver les bons pères, pour se débarrasser de cette maudite propriété qu’ils se chargeaient bravement de disputer aux revenants. Telle est l’origine du diable de Vauvert ou diable Vauvert. Vauvert est val vert, vallée verte. »

 

Si les ouvrages de références n’arrivent pas à s’accorder sur l’origine exacte de l’expression, la postérité semblent abonder davantage dans le sens du Littré. Nous sommes toutefois d’accord sur les points essentiels. La mauvaise réputation des lieux, ancien repaire de brigands, associée au folklore et aux superstitions, a fait le reste.

 

Le sens moderne

Le diable de Vauvert a d’abord englobé une idée de force et de bruit. Ce sens disparaît au XVIe siècle pour être remplacé par une notion de distance éloignée.

On s’est servi de aller au diable pour dire « aller loin, être perdu sans retour » ; et comme le diable de Vauvert avait la réputation d’être un plus grand diable que les autres, on a fini par dire aller au diable de Vauvert ou c’est au diable de Vauvert, pour signifier « excessivement loin »[3].

Aller au diable Vauvert signifiait donc à l’époque « sortir de la capitale avec tout ce que cela comportait de dangers ».

Aujourd’hui, Aller au diable Vauvert, c’est « partir loin en dépit des risques du voyage »[4].

En cette période de semi-liberté retrouvée, nous invitons donc notre aimable lectorat à savourer les petits plaisirs de la vie avec sagesse, prudence et courtoisie. Et de ne pas tenter le diable, surtout s’il est de Vauvert !

Hannibal LECTEUR

 

En bonus : La mémoire prestigieuse du jardin du Luxembourg (RFI)

 

[1] Né en 1304, c’est un grand voyageur d’origine tangéroise. Durant 29 ans, il a effectué un périple de 120 000 km. Il a visité, entre autres, Tombouctou, l’Iran, la Chine et même la Malaisie, se joignant le plus souvent aux longues caravanes marchandes pour effectuer ses voyages.

[2] Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781) est un historien, philologue et lexicographe français.

[3] Source : Le Courrier de Vaugelas : journal bi-mensuel consacré à la propagation de la langue française, édition du 10 octobre 1874 sur Gallica.

[4] Source : Petite histoire des expressions, Gilles HENRY, Marianne TILLIER, Isabelle KORDA, p. 15.

Retrouvez notre précédent Décryptage → Il y a les jours avec et les jours sans

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